Démocratie & Technologies

Nicolas Barcet, Octobre 1996

 


Introduction :

Une question que je me pose, jours après jours, alors que je participe humblement à la création d'un nouvel environnement, que certain appel le cyberespace, est la suivante : comment la démocratie et la république, telles nous les connaissons, vont-elles résister aux modifications radicales que nous sommes en train d'apporter à notre société ? N'apportons-nous pas à notre insu les outils nécessaires pour parfaire l'avènement du règne économiste libéral, ou bien créons-nous le média qui permettra enfin l'avènement d'une véritable démocratie, tels que certains visionnaires le prétendent ?

Nous avons aujourd'hui en France et dans la CEE une loi dont l'énoncé principal est le suivant :

L'informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s'opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.

Mais serons-nous à même de mettre en application ces principes dans un contexte totalement international ?

Enjeux economiques

Automatisation et Mondialisation : Dores et déja des réseaux

Dans l'état actuel, nous sommes d'ores et déjà en train de contempler les effets de l'automatisation. En remplaçant l'homme par la machine dans bien des tâches que nous pouvions considérer comme ingrates, nous avons d'une certaine façon accomplis une partie d'un vieux rêve socialiste. Mais ce que les fondateurs de ce rêve n'avaient pu prévoir, dans leur grande utopie humaniste, c'est que cette automatisation entraînerait les phénomènes de quart-mondisation que nous connaissons aujourd'hui. Bien que le B.I.T. affirme qu'à l'échelle mondiale, l'automatisation a crée autant d'emploi qu'elle en a supprimé, nous sommes forcés de constater que les classes les plus défavorisées, et donc les moins qualifiée, ne sont plus à même de trouver un emploi dans des conditions décentes. L'homme a bel et bien asservi la machine, mais au détriment d'autres hommes.

Nous sommes également les spectateurs impuissants d'un phénomène engendré par les multinationales et l'avènement des premiers réseaux, que nous appelons communément Mondialisation. En effet, les organismes les plus riches ont la possibilité depuis les années 80 d'échanger à travers les réseaux bancaires des sommes faramineuses de façon quasi instantanée. Six cents milliards de dollars s'échangent ainsi quotidiennement à l'échelle mondiale sans qu'aucun état puisse en contrôler le flux. Poussées par la masse indescriptible de leurs "investisseurs", qui n'ont certainement plus visages humains car ceux-ci se nomment "fond d'épargne" ou de placement agissant comme les moutons de Panurge, les entreprises ont ainsi pris l'habitude d'acheter leur matière première au meilleur marché et considèrent l'homme comme l'une de ces matières premières. Ces troupeaux de moutons virtuels n'ont plus aucun berger et les état impuissant se perdent en conjoncture sur l'économie internationale.

Nous sommes donc forcés de constater que la démocratie est mise à mal par l'impuissance qu'ont les représentants du peuple à contrôler certains phénomènes d'ores et déjà palpables engendrée par les avancées technologiques de deux domaines précis : L'automatisation et les réseaux.

Accés de l'individu aux echanges electronique

Ces réseaux internationaux étaient, il y a encore peu, réservés à l'usage exclusif des sociétés multinationales et de façon marginale a l'enseignement supérieur. Les entreprises communiquaient à travers des réseaux privés, très segmentés, tandis que les universitaires utilisaient un réseau coopératif dont le dessein original est permettre à la recherche américaine de communiquer avec l'armée. De façon à pouvoir résister à une éventuelle attaque nucléaire, ce réseau coopératif se constitue de façon totalement décentralisée, voire même anarchique. Trois générations de chercheurs américains étendront ce réseau en suivant ce schéma en mettant tout en oeuvre dans les protocoles qu'ils définissent pour échapper à un éventuel contrôle du gouvernement fédéral. Ironie du sort, c'est le discours d'investiture de Bill Clinton à la présidence de ce gouvernement qui engage l'assaut frénétique du public et des médias vers les "autoroutes de l'information", Internet.

Sur le plan économique, cet engouement reste à ce jour relativement limité. Seuls quelques 500 Millions de dollars ont été échangés via Internet en un an, et ce principalement aux USA. Ceci est principalement lié au fait qu'il n'existe pas encore de moyen de payement réellement adapté. En effet, un consommateur sera toujours hésitant à communiquer un numéro de carte bleue à un vendeur virtuel.

Pour palier à ce manque, de nombreuses initiatives sont en cours de développement, la plupart patronnées par des organismes financiers internationaux tels que VISA et Mastercard. L'enjeu est plus qu'économique, car celui qui détiendra le moyen de paiement international adapté à l'Internet contrôlera non seulement une masse monétaire gigantesque, mais aura aussi le moyen de savoir précisément qui effectue quelle transaction. Si c'est effectivement un organisme financier qui gagne cette course, celui ci contrôlera donc à la fois les transactions (ce qui revient à dire la création d'argent), une partie de l'épargne et indirectement les hommes. Quel état pourrait-il résister à un tel organisme ? Dans quelle démocratie fantoche serions-nous si notre état se retrouvait acculé au rôle de pantin d'un tel organisme ? Il m'apparaît donc comme urgent qu'une prise de conscience ait lieu avant qu'un organisme ne devienne le standard de fait.

Quoi qu'il advienne, l'individu aura bientôt le pouvoir d'acheter librement au 4 coins de la planète au meilleur prix. Il pourra également placer son argent la ou la législation ou les taux lui seront le plus favorable. En fait, chaque individu détiendra le moyen de participer à la mondialisation dont je parlais plus tôt. Transformant le monde en village, assisterons-nous à la démonstration du véritable libéralisme sur la place du marché de ce village ? C'est une belle utopie que les campagnes marketing des différents acteurs économiques d'Internet essaient de nous faire croire en nous parlant de village global. Au moment ou le libéralisme semble être la seule issue, voilà que l'on nous promet enfin le libéralisme ultime.

Questions :

Le problème de ce message est qu'il oublie totalement que l'économie, tout comme Internet, n'est qu'un moyen et non une fin.

Dans le cas de la France, ou 75% du budget de l'état provient des impôts indirects (TVA et Taxes sur la consomation), et ou la majeure partie de l'économie est fondée sur le service, je n'ose imaginer les effets induits. De plus il faut se poser la question de ce qu'il adviendra des états trop pauvres pour participer à ce village.

Enjeux démocratiques

Les enjeux économiques fondamentaux de cette globalisation sont donc des points cruciaux à surveiller si nous voulons pouvoir toujours être en démocratie dans un futur proche. Mais cette avancée des réseaux n'influe pas uniquement sur l'économie. Replaçons Internet dans un bref résumé de l'histoire de la communication.

Histoire :

Au moment ou l'homme apprend à parler cela lui permet d'échanger des propos avec ses contemporains géographiquement proche. Le bouche à oreille ne peut propager ses propos bien loin. La première révolution de la communication eut lieu avec l'invention de l'écriture. Les propos peuvent traverser fidèlement les distances et le temps, mais l'émetteur d'un propos ne peut toucher qu'un petit nombre d'individus récepteur. L'imprimerie résoudra partiellement ce problème, mais le coût de l'émission devient largement prohibitif. Le nombre de récepteurs est beaucoup plus important que celui des émetteurs. Le téléphone ne permettra pas de rétablir ce déséquilibre, car si le nombre d'émetteurs potentiel augmente, chaque émetteur ne peut toucher qu'un nombre très réduit de récepteurs. La radio et la télévision ne feront qu'amplifier le déséquilibre entre émetteurs et récepteurs en permettant une diffusion de masse ou il n'est même plus besoin de savoir lire pour être un récepteur potentiel. Les réseaux informatique des 20 dernières années tels que le Minitel ou les réseaux d'entreprise ont certes permis de faire diminuer le ratio émetteur divisé par récepteurs, mais le coût l'émission reste très élevé, et les récepteurs potentiels restaient un cercle très fermé.

Democratie virtuelle ?

En paraphrasant Pierre Lévy, Internet devient le premier système de communication interactif avec une vraie réciprocité. Cela représente une évolution au moins aussi importante que le téléphone, mais avec la possibilité pour chaque individu de communiquer avec un groupe et plus seulement avec une personne. Contrairement au cas des médias classiques, cette communication n'est pas produite par des spécialistes mais par l'ensemble des gens qui participent à la création.

A 100 francs par mois l'abonnement, avec un coût d'émission dépassant rarement le centime par page, Internet permet-il d'envisager une nouvelle forme de démocratie ? Le rêve de démocratie directe, ou virtuelle, auxquels Pierre Lévy et bien d'autres font référence risque cependant de bien vite devenir un cauchemar, tel que Ricardo Satgliano le décrit :

Un pays opportunément branché décide que les lois se feront à partir des propositions de chaques citoyen, puis seront votées par toute la communauté, chaque samedi soir sur les autoroutes électroniques. Imaginons que, dans la nuit de vendredi à samedi, se produisent des émeutes raciales qui laissent par terre douze blancs. Internet grogne, le courrier électronique grince. Le lendemain, la réponse arrive : Dehors tous les Pakistanais, les Hispaniques, les Algériens et les Turcs !

Si la constitution enlève au peuple le pouvoir de faire des lois en définissant une démocratie représentative, c'est bien pour éviter les phénomènes engendrés par les passions populaires.

Gardons une démocratie représentative

Tout en demeurant représentative, la démocratie peut néanmoins grandement bénéficier de ce nouveau média. Si la constitution l'imposait, chaque individu pourrait enfin être à même de contrôler le travail de son représentant. La notion de mandat y gagnerait certainement. Parallèlement si une partie des travaux préliminaire à la rédaction d'une loi était ouverte au public par l'intermédiaire des réseaux, cela ne permettrait-il pas au public de mieux comprendre l'esprit des lois et aux représentants de mieux saisir les besoins de chacun. Cela limiterait en tous cas l'importance des lobbies. L'Assemblée Nationale, le Sénat, la plupart des ministères et quelques partis politiques ont déjà commencé un travail dans ce sens, mais celui ci n'en est qu'a un stade très expérimental. Il faut d'ailleurs relativiser ce nouveau moyen, car l'humain ne peut absorber qu'une masse déterminée d'informations et que trop d'informations finissent toujours par tuer l'information. De plus, il ne faut pas oublier que l'équipement nécessaire pour devenir un résoyen est toujours relativement cher et que l'on risquerait vite de retomber dans une démocratie censitaire.

Quoi qu'il en soit, espérons au moins que ce fabuleux outil pour la diffusion des idées permettra au moins de favoriser la propagation de la démocratie tout en la maintenant représentative.

Pour conclure sur ce tableau des enjeux de la démocratie face à la technologie, rappelons-nous que nul ne peut savoir quelle sera l'utilisation réelle d'une technologie au moment de son invention, mais qu'il nous appartient à nous tous de veiller à leurs applications.


Références