Ce billet est la première partie d'un texte que j'ai publié en 3 parties: "Principes" (ce billet), "Le progrès contre la liberté?", "Implications"
C’est en lisant la phrase suivante de Thomas Jefferson : “Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’une ni l’autre.”, que je me suis demandé s’il était possible de concilier sécurité et liberté publique. Il peut en effet sembler évident que sécurité et libertés publiques se partagent un même espace où ce qui est donné à l’un semble être pris à l’autre. Mais cela est il aussi simple?
C’est au cœur de la révolution française, et en aboutissement d’une logique humaniste, que la notion de liberté publique est définie. L’élaboration de la table des droits de l’homme et du citoyen en est le meilleur exemple. Mais dès lors que le droit à la propriété est pris en compte, la dialectique entre liberté et sécurité s’installe. A l’origine, la déclaration de droit de l’homme doit permettre d’assurer aux individus un minimum de libertés fondamentales en réaction face à un pouvoir politique omnipotent qu’il fallait limiter, mais les principes capitalistes obligent à introduire des libertés économiques en plus des libertés publiques. Les libertés de posséder, d'entreprendre et de concurrence entrent en conflit avec les libertés individuelles et, de ce fait, les limitent forcément. Ma liberté s’arrête non seulement là où commence celle des autres, mais elle ne peut pas non plus aller à l’encontre des biens ou de l’activité économique d'autrui.
Les notions de sureté, ou d’ordre public, sont donc ce qui garantit la pérennité des biens et des personnes et donnent à ces derniers leurs capacités à user de leur liberté. En effet, comment agir librement dans un espace ou règne le désordre? Comme pour les débats qui ont besoin d'être régulés pour que chacun puisse s’exprimer sereinement, les libertés publiques ne peuvent s’exercer sans l’ordre public. Garantir la sécurité intérieure et le maintien de l'ordre public est l’une des quatre fonctions régaliennes de l’Etat qui est assurée par le gouvernement.
Ainsi, la sécurité est le cadre d’exercice des libertés, et l'un des rôles de l'Etat serait donc de concilier les droits des individus avec la société dans laquelle ils vivent. La sécurité est donc l’un des indicateurs de santé d’une république.
Cependant, nous constatons que les gouvernements de nombreux pays occidentaux transforment leur fonction régalienne de sécurité en une démarche sécuritaire qui oblitère peu à peu les libertés publiques. Le passage du concept de sécurité, en tant qu’indicateur, à celui de sécuritarisme s’effectue quand on place l’indicateur sur le même niveau qu’une autre valeur: la liberté. Ce phénomène est grandissant dans toutes les démocraties occidentales. En s’appuyant sur différents “ennemis”, tels que le terrorisme, le trafic de drogue, la pédophilie ou l’immigration, la volonté politique semble de plus en plus les utiliser comme épouvantails de façon à fédérer l’opinion publique derrière lui.
L’état abuse la nation. Le gouvernement utilise la grosse ficèle de la désignation d’un ennemi pour faire peur pour et regrouper ainsi l’opinion publique et se maintenir ainsi au pouvoir. C’est en stigmatisant des minorités que les pouvoirs fascisants accèdent et se maintiennent au pouvoir au milieu du 20e siècle. C’est en créant et en entretenant un sentiment d’insécurité, en promettant d’y apporter des réponses qui s'avèrent ineptes, voir nocives, à des problèmes créés de toute pièce, que de nombreux gouvernements accèdent et se maintiennent au pouvoir de nos jours. C’est exactement le phénomène que décrit Loïc Wacquant quand il nous parle du “mythe de la vitre brisée”. Ce principe est employé à outrance et mène aux politiques sécuritaires que nous connaissons, véritables courses à l’armement qui empiètent à a grands pas sur nos libertés.
Cette course à l’armement est d’autant plus favorisée que l’on constate deux dérapages dramatiques dans nos société :
Inversement, notre responsabilité sociale, en tant que groupe, diminue dangereusement. Par exemple, l’Assurance maladie a publié ses statistiques concernant les accidents du travail pour 2008 : 569 morts, hors les accidents de trajet et les maladies professionnelles, et sans compter ceux qui meurent des suites de l’accident, mais après être passés par la case « invalidité ». Ces morts-là ne nous gênent pas vraiment. Nous avons intériorisé ces risques et nous admettons une part statistiquement inévitable de morts.
Nous admettons de même que l'on nous explique tantôt qu'il faut socialiser les pertes bancaires, puis, quelques mois plus tard, que l'on apprend sagement qu'il est tout à fait normal de ne rien attendre quand les profits sont de retour, car les profits sont, eux, privés. Toujours la même indulgence quand on n'attribue pas à la sécurité sociale l'ensemble des revenus qui devrait la financer et que l'on nous informe qu'il faut limiter les remboursements à cause du déficit ainsi créé. L'effondrement du modèle capitaliste serait un tel danger, qu'il faut invertir à perte, tout comme il est indispensable de dépenser sans compter pour une sécurité illusoire face à une menace omniprésente. Ne pas investir dans l'assurance maladie a évidemment beaucoup plus de sens.
Une tentative d’attentat ou un petit vieux brulé dans sa maison, déclenche une avalanche de pleurs et de lois, de mesures diverses et variées, qui conduisent toujours aux mêmes résultats : plus d’arbitraire, plus de discriminations, plus de contrôle… Et à chaque fois un peu moins de libertés, mais pas plus de sécurité. Nous assistons à une transformation profonde du droit (et notamment du droit public) à l’œuvre en ce moment, et d’une attitude du gouvernement qui encourage les « force de l’ordre » à aller plus loin que ce qui est déjà autorisé (politique des quotas et des évaluations « au nombre de », contraventions, gardes à vues, étrangers refoulés) et qui mène petit à petits à l'acceptation par tout le monde des privations de libertés injustifiées. Depuis 1995 nous n'avons quasiment jamais quitté le niveau rouge du plan vigie pirate. Qui se souviens de ce que cela à changé ? « La liberté ne s'use que si l'on ne s'en sert pas » d'après Guy Bedos, ou comme le disait Rosa Luxembourg « ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes ». Cette perte est globalement incolore et inodore, nous ne réagissons donc pas.
>> 2e Partie: le progrès contre la liberté ?
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