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Machine Fiction

Nicolas  11/02/2008 - 20:05             

Préambule: Voici une courte nouvelle que j'ai écrite en Juillet 2007 et que j'avais un peu oubliée. Elle n'a pas d'autre ambition que celle d'être une fiction politique dont toutes ressemblances avec des personnages réels ou des faits ayant réellement existés serait totalement fortuite…

3 janvier 2012. Il est 20h13, la télé m'annonce que la dernière commune qui gaspillait encore inutilement l'argent de ses administrés, le papier de nos forêts, le temps de nos concitoyens, venait de signer un contrat de 7 ans avec VoteEasy. Il en aura fallu du temps pour leur faire comprendre, à tous ces maires, où se situe l'intérêt commun. Je ne doutait pas de l’archaïsme de ces quelques reliquats d’une gauche dépassée, mais à ce point…

Nous y sommes. La dernière ville que l'on ait fini par convaincre de l'aberration économique et écologique du maintient du vote papier. Pourtant, le calcul est simple, en neuf ans, l'achat est complètement remboursé, on a économisé 1 tonne de papier, des litres d'encre, des heures d'attente insoutenables, des millions de soirées télé devant la grand messe des résultats électoraux. Rien qu’en revenus publicitaires, ces machines sont du pain béni pour les médias. Tous ces scrutateurs perdus pour l’antenne sont maintenant chez eux plus tôt, ce qui fait une différence énorme.

Que d’obstacles franchis depuis ce jour où Bernard est venu me trouver. Je me souviens encore de la couverture cornée, des pages usées et de la tranche noircie de ce code électoral qu'il brandissait en bafouillant des phrases incohérentes. Il a fallu que je lui arrache des mains l'ouvrage, que je m'enfile la lecture de la page qu'il tenait ouverte, avant de comprendre ce qu'il voulait me dire. Avec ce vieux texte de loi de 1969, je vis immédiatement comment me maintenir au pouvoir aussi longtemps que je le souhaiterait. Je n'ai jamais été très doué en informatique, mais cela faisait longtemps que mon ami GW m'avait confié le secret de son élection. Avant que Bernard ne me le montre, je n'avait pas la moindre idée de ce que notre bon ministre "la matraque" (le seul à avoir vraiment lutté de la bonne manière contre les soixante-huitards) m'avait gentiment préparé il y avait presque 30 ans. Je ne saurais jamais s'il avait pensé au potentiel de son texte. A l'origine, je crois qu’il l’avait proposé pour contrer les trafics qu'il savait avoir lieu dans les banlieues de la ceinture rouge de Paris. Amusant que ce soit dans cette zone géographique que se trouve la dernière ville à les adopter.

Il m'aura fallu attendre patiemment placer toutes mes pièces une à une pour que je puisse enfin savourer cet instant de bonheur télévisuel. Je me rappel de ma première rencontre avec les fabricants de machines quand je les aient enjoint d’ouvrir une filiale en France, ou de trouver un distributeur, et d’aider à rédiger un règlement technique qui nous laisserait quelques marges de manoeuvre. Je n’ai pas eu besoin de leur expliquer longtemps ce que j’attendais d’eux, à croire qu’ils avaient fait cela toute leur vie. Il n’aura que quelques semaine pour que je puisse signer un texte donnant toutes les apparences de l’infaillibilité des procédures de certification. Certains lui reprochent de ne couvrir que les aspects matériels des machines à voter, que ces machines à voter ne sont en fait que des ordinateurs, spécialisés par leurs interface et leur logiciel, en machine de vote, mais qu’aucun contrôle, n’amène à vérifier que le logiciel fait bien ce que l’on souhaite. On lui reprocherait même de ne pas obliger les fabricants à rendre public le code source de leur logiciel. Cette idée est tellement saugrenue… Pourquoi fabriquer une machine sécurisée si c’est pour permettre à tous de voir quelles sont les mesures de sécurité que l’on y a placé ? Pourquoi s’offusquer que le logiciel soient mis à jour de façon régulière, alors tout le monde sait que les bugs sont l’apanage des ordinateurs. Faudrait il vraiment gaspiller l’argent public pour demander à des experts de re-valider quelque chose alors tout le monde peut vérifier de façon empirique, que le vote se déroule correctement ? Et puis enfin, que croient-ils ? Que nous leur laisserons la moindre opportunité de voir comment le logiciel pourrait modifier le vote des électeurs ? Les fabricants m’ont assuré que la fonction était absolument indécelable, comme l’assure aussi les éditeurs de logiciel de comptabilité qui offrent pour leur bons clients une fonction de double comptabilité masquée.

Sur la base de ce règlement technique, je laissais ensuite aux préfets toute liberté pour autoriser les communes modernes à participer progressivement à l’expérimentation. Il n’a pas été très dur de trouver ces premiers cobayes. Il n’y a pas de limite à l’attrait que les maires peuvent avoir à paraître “au top” à leurs administrés. Faire entrer sa ville dans la haute technologie en achetant quelques machines à voter est d’une efficacité redoutable pour convaincre ses administrés de l’avant-gardisme de leur maire. Qui plus est, cette avant-gardisme est rappelé aux électeurs au moments ou ils viennent élire leur candidat. Quel moyen unique de rappeler son modernisme jusqu’au dernier moment, n’est-ce pas ?

J’ai bien eu quelques sueurs froides en 2007. Tout d’abord la maladresse de quelques têtes brûlées de fabricants qui ont cru bon de livrer la nouvelle version de leur logiciel avant qu’il ne soit certifié. L’incompréhension des juges pour la chose informatique et le remplacement in-extremis du logiciel à sauvé la mise contre l’acharnement que quelques activistes ont pu montrer. Je suis resté pantois quand j'appris qu’un formulaire pour générer une requête en référé liberté automatiquement avait été publié sur le net et qu’une centaine d'internautes s’en étaient emparé.

Ensuite, l’incompétence de certains bureaux de vote à savoir gérer l’affluence exceptionnelle ayant eu lieu en 2007 à bien failli jeter l'opprobre sur les machines. J’ai cru un instant que le conseil constitutionnel allait me lâcher. Je remercie l’efficacité de mon cabinet à avoir su distiller les bons mots aux médias et à Jean-Louis à temps. Je n’ai même pas eu à m’impliquer cette fois là.

Enfin il a fallu déjouer toutes les attaques insidieuses, pointilleuses, sur tous les détails du code électoral que les activistes ont pu trouver. De l’absence d’affichage du nom du suppléant, à des détails techniques sur les dispositifs d’aide aux personnes à capacité réduites, ils auront tout essayés. La lourdeur et l’incompétence du système judiciaire à encore une fois sauvé le projet.

Une fois ce round décisif passé, il n’a alors plus fallu que trouver le moyen de museler enfin les activistes efficacement. Heureusement que la loi DADVSI II nous à permis de faire taire tous ces luddites égarés. Je ne me souviens plus de qui est venu l’idée en premier lieu, mais l'extension de l'interdiction de contournement de mesures techniques à l'interdiction de publication d'information sur les systèmes de sécurité déposés, y a remédié efficacement. Sans cela, notre seul argument contre ces gaspilleur, les traiter de luddites, aurait fait long feu tôt ou tard. Il faut bien avouer que réussir à faire passer des informaticiens, des scientifiques, des philosophes et des constitutionalistes pour des ouvriers qui brûlent les machines qui leur ont volé leur travail, cela aurait fini, tout où ou tard, par sembler suspect, non ?

Villejuif… Cette ville a longtemps communiste avant de finalement basculer en 2008. La tonalité historique de la commune a certainement marqué les esprits plus que je n'aurait pu l'imaginer. Pour les enfants de cette commune, formés dès le plus jeune âge à bourrer les urnes sous le patronage de Georges Marchais, l'abandon de cette pratique n'a pas dû être facile à avaler. Le conseil municipal a affiché une résistance au changement digne des plus grandes administrations. Les synthèses des RG que j’ai pu voir passer ont bien signalées qu’ils étaient manipulés par des utopistes de l’informatique, des Stallmanistes, sorte de communistes qui se battent aussi contre l’application des principes de la loi du marché et de la propriété industrielle à l’univers du logiciel. William m’avait bien mis en garde contre eux, mais leur capacité de nuisance en aura surpris plus d’un. Il aura fallu 2 ans pour convaincre le préfet de dissoudre le conseil municipal pour enfin disposer d'une majorité consentante à l'abandon du vote papier…

Dans 4 mois, plus aucun doute maintenant, je serais réélu. Il faudra que je calcule ensuite au plus juste pour m'assurer une assemblée un peu moins bleue cette fois ci, mais encore favorable. Je crois que les français n'apprécieraient pas que la majorité ne soit pas un petit peu affaibli après les 2 ans de grèves qu'elle a dû combattre d'arrache-pied. J'avais pourtant dit à François de ne pas aller trop vite dans sa réforme du droit du travail. Dommage pour lui qu'il ne m'ait pas écouté, il en a perdu son poste. Il aura joué son rôle à la perfection. Tiens, et si j'appelais Bernard pour voir s'il ne pourrait pas m'arranger un petit week-end en yacht pour célébrer ça ?

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